Aubagne et le septième art : les films qui ont construit notre mémoire collective
Il y a des villes qui se laissent filmer. Et puis il y a Aubagne — une ville qui semble avoir été créée pour ça. Ses lumières particulières, cette façon qu'a la chaleur de faire vibrer l'air au-dessus des toits de tuile, ses marchés bruyants et ses silences de garrigue : tout ici appelle l'objectif. Mais au-delà du décor, c'est une relation bien plus profonde qui unit Aubagne et le cinéma. Une relation faite de récits, de mémoires partagées et d'une identité locale que les films ont, au fil des décennies, contribué à façonner autant qu'à refléter.
Pagnol, le père fondateur d'une image
Impossible d'évoquer le cinéma aubagnais sans commencer par Marcel Pagnol. Né à Aubagne en 1895, l'écrivain-cinéaste a littéralement inventé une certaine idée de la Provence au cinéma. La Gloire de mon père et Le Château de ma mère, adaptés au grand écran par Yves Robert en 1990, ont figé dans l'imaginaire collectif une Aubagne dorée, enfantine, presque mythologique. Ces films ne se contentent pas de raconter une enfance heureuse : ils fabriquent un territoire émotionnel que des millions de spectateurs ont adopté comme leur propre souvenir.
« Quand on grandit ici, on a l'impression que Pagnol a tout dit avant nous », confie Martine, retraitée et bénévole aux Archives municipales d'Aubagne. « Ces films, on les a vus à l'école, en famille, puis on les a revus seul. Ils font partie de nous comme une chanson qu'on ne choisit pas mais qu'on connaît par cœur. »
Cette fusion entre la biographie de Pagnol et l'identité aubagnaise a produit quelque chose d'assez rare dans l'histoire du cinéma français : une ville qui se reconnaît dans une œuvre au point d'en faire un marqueur identitaire fort. Le musée Pagnol, les circuits touristiques, les projections en plein air organisées chaque été — tout cela témoigne d'un lien qui ne s'est jamais vraiment effiloché.
Des tournages qui ont laissé des traces
Mais Aubagne ne se résume pas à Pagnol, même si son ombre est longue. Plusieurs productions cinématographiques ont choisi la ville ou ses environs immédiats comme cadre, attirées par cette lumière méditerranéenne si particulière et par une authenticité que les studios ne savent pas reproduire.
Dans les années 1980 et 1990, la région a accueilli des équipes de tournage qui ont transformé, le temps de quelques semaines, les rues du centre-ville en plateaux à ciel ouvert. Les habitants se souviennent de ces périodes avec une tendresse mêlée d'amusement. « On voyait des camions partout, des câbles sur les trottoirs, des acteurs qui mangeaient au café du coin comme des gens normaux », raconte Gérard, commerçant depuis trente ans dans la vieille ville. « Ça créait une atmosphère bizarre et excitante à la fois. »
Ces tournages ont laissé des traces concrètes dans la mémoire collective, mais aussi des traces plus discrètes : une façade repeinte pour un film et conservée telle quelle, un angle de rue devenu instagrammable parce qu'un réalisateur l'avait trouvé photogénique. Le cinéma transforme les villes, même quand il prétend simplement les capturer.
L'identité locale entre valorisation et stéréotype
La question qui se pose, et que plusieurs cinéastes locaux n'hésitent pas à soulever, est celle du regard porté sur Aubagne et ses habitants. Le cinéma peut magnifier un territoire, mais il peut aussi le réduire à quelques clichés bien pratiques — l'accent chantant, la pétanque, le pastis, la chaleur écrasante.
« Pagnol, c'est génial, mais c'est aussi un piège », analyse Théo Marchand, jeune réalisateur aubagnais dont le court-métrage Hors Saison a été sélectionné dans plusieurs festivals régionaux. « Quand tu viens d'ici et que tu veux filmer autre chose — la banlieue, les zones commerciales, les familles qui galèrent — les gens s'attendent encore à retrouver les cigales et les collines. C'est un héritage magnifique et pesant à la fois. »
Cette tension entre une image idéalisée et une réalité contemporaine plus complexe traverse toute la cinématographie liée à Aubagne. Les films récents, notamment ceux produits dans le cadre de résidences artistiques ou de festivals comme ceux organisés dans la région, cherchent à renouveler ce regard. Ils filment les Aubagnais d'aujourd'hui — leurs doutes, leurs métissages, leurs aspirations — sans renier l'héritage, mais sans s'y enfermer non plus.
Les archives comme matière première
Pour reconstituer cette histoire cinématographique, les Archives municipales d'Aubagne représentent une ressource précieuse et encore trop peu exploitée. On y trouve des photographies de tournage, des coupures de presse, des correspondances entre des producteurs et la mairie, et même quelques bobines de films amateurs qui documentent la vie quotidienne de la ville à différentes époques.
« C'est un fonds extraordinaire », s'enthousiasme Martine, qui travaille à la valorisation de ces collections. « On a des images d'Aubagne des années 1950 et 1960 qui montrent une ville en pleine transformation. Ce n'est pas du grand cinéma, mais c'est une mémoire vivante. Et parfois, dans ces films de famille, on reconnaît des rues, des visages, des gestes qui n'ont pas changé. »
Cette matière brute inspire certains cinéastes contemporains qui travaillent sur des formes documentaires ou hybrides, mêlant archives et fiction pour explorer ce que la ville a été et ce qu'elle est devenue. Un cinéma de la mémoire qui cherche moins à illustrer qu'à interroger.
Vers une nouvelle écriture du territoire
Aujourd'hui, Aubagne se trouve à un moment charnière de son rapport au cinéma. La ville attire de jeunes créateurs qui y voient non pas un musée à ciel ouvert, mais un terrain de jeu narratif encore largement inexploré. Les initiatives se multiplient : ateliers d'écriture, résidences de cinéastes, partenariats entre les salles locales et des structures de production régionales.
L'enjeu est de taille : il s'agit de continuer à produire des images d'Aubagne qui parlent aux Aubagnais eux-mêmes, et pas seulement aux touristes en quête de carte postale provençale. Des images qui racontent la ville telle qu'elle est vécue, dans toute sa complexité et sa richesse.
Car c'est peut-être ça, au fond, la vraie définition d'un cinéma ancré dans un territoire : non pas reproduire ce que les autres attendent de vous, mais trouver la langue cinématographique qui dit ce que vous êtes vraiment. Aubagne, ville de Pagnol, ville de marchés et de garrigue, mais aussi ville du XXIe siècle avec ses contradictions et ses envies — cette Aubagne-là mérite encore d'être filmée, encore et encore.