Cinéma pour tous à Aubagne : l'accessibilité, le grand chantier oublié des salles obscures
Il y a quelque chose d'un peu paradoxal dans l'idée même du cinéma : un art populaire, universel, pensé pour rassembler des gens de tous horizons dans le noir… mais dont les portes restent parfois hermétiquement fermées à une partie du public. À Aubagne comme ailleurs en France, les personnes en situation de handicap se heurtent encore à des obstacles concrets, souvent invisibles pour ceux qui ne les vivent pas au quotidien. Tour d'horizon d'une réalité complexe, entre avancées timides et chantiers encore ouverts.
Un droit d'entrée pas toujours garanti
Montée de marches non signalées, couloirs trop étroits pour un fauteuil roulant, places « PMR » reléguées au premier rang ou en fond de salle, toilettes inaccessibles… La liste des irritants est longue pour les spectateurs à mobilité réduite. Et si la loi du 11 février 2005 sur l'égalité des droits et des chances impose aux établissements recevant du public de se mettre aux normes, la réalité du terrain est souvent plus nuancée.
À Aubagne, les cinémas ont globalement engagé des travaux d'adaptation ces dernières années, notamment concernant les accès extérieurs et les boucles magnétiques pour malentendants. Mais plusieurs usagers témoignent encore de situations problématiques : une place PMR isolée du reste du groupe, un ascenseur en panne le soir de la sortie tant attendue, ou encore une signalétique insuffisante pour les personnes malvoyantes. Des détails ? Pas vraiment, quand on sait qu'ils peuvent transformer une soirée cinéma en expérience humiliante.
L'audiodescription et le sous-titrage : des outils encore trop discrets
Au-delà de l'accessibilité physique, il y a la question de l'accessibilité sensorielle — et c'est là que le bât blesse le plus souvent. L'audiodescription (AD), qui consiste à narrer en voix off les éléments visuels d'un film pour les spectateurs aveugles ou malvoyants, et le sous-titrage pour sourds et malentendants (SME) sont deux dispositifs prévus par la loi française depuis 2010. En théorie, les exploitants de cinéma sont tenus de proposer régulièrement des séances accessibles.
En pratique ? La programmation de séances AD ou SME reste souvent marginale, reléguée à des horaires peu commodes ou à des films peu récents. Plusieurs spectateurs aubagnois concernés confient qu'ils doivent parfois se rendre jusqu'à Marseille pour accéder à une séance en audiodescription d'un film récemment sorti. Un comble, pour une ville qui se targue d'un tissu culturel vivant.
La technologie existe pourtant. Des applications comme Greta & Starks ou AudioSpot permettent aujourd'hui de diffuser l'audiodescription directement sur smartphone, via une connexion synchronisée avec la salle. Certains cinémas en France les ont déjà intégrées dans leur fonctionnement. L'enjeu, ici, est autant humain que logistique : former les équipes, informer le public, et surtout programmer avec une réelle intention inclusive.
Ce que font les autres régions — et ce qu'on peut en apprendre
Quelques exemples inspirants méritent d'être cités. À Lyon, le cinéma Comoedia a développé un véritable calendrier de séances accessibles, publié plusieurs semaines à l'avance sur son site, avec des créneaux dédiés aux publics sourds, malvoyants, et même autistes (via des séances « cinéma détendu » où la luminosité est adoucie et le son légèrement baissé). À Bordeaux, certaines salles art et essai se sont associées à des associations de personnes handicapées pour co-construire leur politique d'accessibilité — avec des résultats probants en termes de fréquentation.
En Provence-Alpes-Côte d'Azur, la région subventionne depuis 2021 un programme d'accompagnement des cinémas indépendants vers l'accessibilité numérique et sensorielle. Aubagne pourrait s'appuyer sur ce levier pour accélérer sa mise à niveau, notamment en sollicitant des financements fléchés vers la formation du personnel et l'équipement en matériel de diffusion adapté.
Des initiatives locales qui méritent d'être encouragées
Il serait injuste de ne pas mentionner ce qui existe déjà. Certaines associations aubagnoises travaillent en lien avec les cinémas pour organiser des sorties collectives à destination de publics spécifiques — personnes en situation de handicap mental, résidents d'EHPAD, enfants autistes. Ces initiatives, souvent portées par des bénévoles engagés, montrent qu'une volonté locale peut faire bouger les lignes, même sans moyens pharaoniques.
Du côté des exploitants, le discours a évolué. On entend moins « on n'a pas les moyens » et davantage « on cherche comment faire ». C'est un progrès, même si les actes tardent parfois à suivre. Quelques pistes concrètes sont régulièrement évoquées : intégrer l'accessibilité dans la communication hebdomadaire des programmes, former systématiquement les placeurs et caissiers aux besoins spécifiques des spectateurs handicapés, ou encore créer un référent accessibilité dans chaque établissement.
Ce que demandent les premiers concernés
On ne peut pas parler d'accessibilité sans écouter ceux qui en ont besoin. Les demandes qui reviennent le plus souvent sont d'une simplicité désarmante : être informé en amont des séances accessibles, ne pas être placé séparé de ses accompagnants, disposer de sièges confortables et bien situés, et — peut-être surtout — ne pas avoir à se justifier ou à réclamer ce qui devrait être acquis.
« Ce n'est pas de la charité qu'on demande, c'est juste de la normalité », résume une spectatrice malentendante, habituée des salles aubagnoises. « Je veux voir le même film que tout le monde, le même soir, dans les mêmes conditions. Pas une séance spéciale à 14h le mardi. »
Cette phrase dit tout. Le cinéma est une expérience collective, et cette dimension collective n'a de sens que si elle est réellement inclusive. À Aubagne, ville qui a toujours su conjuguer culture populaire et exigence artistique, il y a là un chantier à la hauteur de ses ambitions. Le film reste à écrire — mais les acteurs sont en place.