Cinémas locaux à l'ère du streaming : Aubagne cherche sa voie
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Il suffit d'une télécommande, d'un canapé et d'un abonnement à une plateforme pour accéder à des milliers de films en quelques secondes. Face à cette réalité devenue banale, les cinémas d'Aubagne se retrouvent dans une position inconfortable : comment justifier le déplacement, le prix du ticket et l'absence de pause possible quand tout est disponible à domicile ? La question n'est pas nouvelle, mais elle s'est considérablement aiguisée depuis la pandémie de 2020, qui a accéléré l'adoption massive des plateformes numériques dans les foyers français.
Pourtant, à Aubagne comme dans d'autres villes de Provence, quelque chose résiste. Quelque chose d'indéfinissable, qui tient autant à la chaleur d'une salle obscure qu'à l'odeur du pop-corn ou aux murmures qui parcourent le public après une scène marquante. Ce quelque chose, les exploitants locaux ont décidé d'en faire leur principal argument.
Le streaming, ennemi ou révélateur ?
Soyons honnêtes : le streaming n'a pas tué le cinéma de salle. Il l'a forcé à se regarder dans le miroir. Avant l'arrivée massive de Netflix ou Prime Video, certaines salles se contentaient de diffuser les blockbusters du moment sans vraiment chercher à créer une relation durable avec leur public. Aujourd'hui, ce modèle est clairement insuffisant.
Les chiffres nationaux sont parlants : la fréquentation des cinémas français a chuté d'environ 25 % entre 2019 et 2023, selon les données du CNC. Mais cette moyenne cache des disparités importantes. Les salles qui ont su se réinventer affichent des résultats bien plus encourageants que celles qui ont attendu que la tempête passe.
À Aubagne, les exploitants ont compris assez tôt qu'il ne s'agissait pas de combattre le streaming, mais de proposer ce que les plateformes ne peuvent tout simplement pas offrir : la dimension collective, l'ancrage local et la surprise du direct.
Des séances qui sortent de l'ordinaire
L'une des stratégies les plus efficaces mises en place par les cinémas aubagnais consiste à transformer chaque projection en véritable événement. Fini le simple achat de billet et la salle froide. On parle désormais de soirées thématiques, de projections en plein air sur les places du centre historique, de cycles dédiés à des cinéastes provençaux ou à des genres précis.
Les avant-premières avec présence d'équipes de tournage, les ciné-débats animés par des critiques ou des universitaires, les projections en version originale suivies d'échanges en langues étrangères : autant de formats qui fidélisent un public curieux, avide d'expériences que Netflix ne peut pas reproduire dans son salon.
Certains cinémas locaux ont également développé des partenariats avec les écoles et les collèges du territoire, proposant des séances pédagogiques qui initient les plus jeunes à l'art cinématographique. Une manière intelligente de préparer le public de demain tout en ancrant la salle dans la vie culturelle de la ville.
L'identité provençale comme atout maître
Aubagne a quelque chose que les grandes métropoles n'ont pas : un rapport charnel à son territoire, à ses paysages, à son histoire. Et le cinéma peut être le vecteur idéal de cette identité. Programmer des films tournés en Provence, organiser des rétrospectives autour de réalisateurs nés ou installés dans la région, projeter des documentaires sur le patrimoine local : voilà des propositions qui créent un lien émotionnel fort avec le spectateur aubagnais.
Cette stratégie de l'ancrage territorial porte ses fruits. Un habitant d'Aubagne ne choisira pas une salle locale simplement parce qu'elle est proche de chez lui, mais parce qu'il y trouve quelque chose qui lui parle directement, qui raconte son monde d'une manière que Netflix, avec ses algorithmes globaux, ne peut pas anticiper.
Le cinéma de proximité devient alors un espace de fierté locale, un lieu où la Provence se raconte à elle-même et aux autres.
La question économique, impossible à esquiver
Mais soyons réalistes : la passion et la créativité ne suffisent pas toujours à équilibrer les comptes. Les charges fixes d'une salle de cinéma — entretien du matériel de projection, personnel, droits de diffusion — restent lourdes, et les recettes billetterie ne suffisent plus seules à couvrir l'ensemble des frais.
Face à cela, plusieurs pistes émergent. Les aides publiques, via les collectivités locales et la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, jouent un rôle croissant dans le maintien des salles dites « art et essai ». La diversification des revenus — location de salle pour des événements privés, partenariats avec des associations culturelles, vente de produits dérivés — contribue également à solidifier le modèle économique.
Certains exploitants ont même exploré le financement participatif pour des projets spécifiques, mobilisant ainsi leur communauté de spectateurs dans une démarche de co-construction. Une façon de transformer les cinéphiles en véritables ambassadeurs de leur salle préférée.
Quel cinéma pour la Provence de demain ?
La vraie question n'est peut-être pas de savoir si les cinémas aubagnais survivront au streaming, mais plutôt de définir quel rôle ils souhaitent jouer dans la vie culturelle et sociale de la région dans les années à venir.
Un cinéma de proximité qui se contente de projeter les mêmes films que les multiplexes des grandes villes voisines est condamné à perdre la bataille. Mais un cinéma qui s'assume comme lieu de vie, d'échange et de découverte — un espace où la Provence se retrouve et se questionne — a toutes les cartes en main pour non seulement survivre, mais prospérer.
Les plateformes numériques ont finalement rendu un service inattendu aux cinémas locaux : elles les ont forcés à devenir meilleurs. À Aubagne, cette transformation est en marche. Et c'est réjouissant.