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Filmer la Provence de l'intérieur : portrait de cinéastes qui ont choisi de rester

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Filmer la Provence de l'intérieur : portrait de cinéastes qui ont choisi de rester

Photo: State Library and Archives of Florida, Public domain, via Wikimedia Commons

On pourrait croire que pour faire du cinéma sérieux, il faut obligatoirement monter à Paris, décrocher un contrat avec une grosse boîte de production et tourner à l'autre bout du monde. C'est l'image que le milieu a longtemps renvoyée. Mais quelque chose est en train de changer en Provence-Alpes-Côte d'Azur. Une poignée de réalisateurs — certains natifs, d'autres adoptifs — ont décidé que leur meilleur terrain de jeu était là, sous leurs pieds, à portée de regard.

La Provence sans le filtre touristique

Parlons d'abord de ce que ces cinéastes refusent de faire. Pas question pour eux de ressortir les clichés — les champs de lavande en contre-jour, les marchés pittoresques, les vieux Provençaux qui jouent à la pétanque sous des platanes centenaires. Ce catalogue-là, le cinéma commercial l'a épuisé depuis longtemps.

Ce qui intéresse Thomas Vidal, réalisateur installé à Aubagne depuis une dizaine d'années, c'est autre chose : les zones industrielles de la périphérie, les quartiers en mutation, les gens ordinaires qui composent avec un territoire en pleine transformation. Son dernier court-métrage, tourné entre Aubagne et La Ciotat, suit le quotidien d'un ouvrier de chantier d'origine algérienne. « La Provence que je filme, c'est celle que je vois quand je sors de chez moi le matin. Elle n'est pas moins belle que l'autre — elle est juste plus vraie. »

Rester, un choix politique autant qu'artistique

Pour beaucoup de ces cinéastes, la décision de ne pas partir n'est pas qu'une question de confort ou d'attachement sentimental. C'est un positionnement. Rester en région, c'est refuser une certaine centralisation du regard cinématographique, c'est affirmer que des histoires importantes peuvent naître ailleurs qu'à Paris.

Sophie Marchand, originaire d'Aix-en-Provence et formée à la Fémis, est revenue s'installer dans la région après quelques années dans la capitale. « À Paris, je me sentais constamment en train de courir après quelque chose — des financements, des contacts, de la reconnaissance. Ici, j'ai retrouvé le temps de regarder. Et le regard, c'est quand même la base du cinéma. » Son premier long-métrage, coproduit par une structure marseillaise, a été sélectionné dans plusieurs festivals européens l'an dernier.

Cette dynamique n'est pas le fruit du hasard. La région Provence-Alpes-Côte d'Azur a considérablement renforcé ses dispositifs de soutien à la création cinématographique ces dernières années. Le fonds régional d'aide à la production, les résidences d'écriture, les partenariats avec des écoles de cinéma — autant d'outils qui permettent à des projets ambitieux de voir le jour sans nécessairement passer par les circuits parisiens traditionnels.

Aubagne, carrefour discret d'une scène émergente

Si Marseille reste la métropole incontournable de la création audiovisuelle régionale, Aubagne joue un rôle de carrefour qu'on sous-estime souvent. Sa position géographique, entre la grande ville et les paysages plus sauvages de l'arrière-pays, en fait un point de départ idéal pour des tournages variés. Et puis il y a cet héritage Pagnol qui, loin d'être un fardeau, fonctionne comme un point de repère — une preuve que raconter cette terre avec sincérité peut toucher des publics bien au-delà de la région.

Le festival Ciné Pagnol, qui se tient chaque année dans la ville, est devenu un rendez-vous important pour ces cinéastes locaux. Pas seulement parce qu'il offre une vitrine, mais parce qu'il crée des espaces de rencontre et de discussion qui font avancer les projets. « J'ai rencontré mon chef opérateur lors d'une table ronde au festival il y a trois ans », raconte Karim Belhadj, réalisateur de documentaires basé dans les environs. « Sans cet espace-là, on ne se serait probablement jamais croisés. »

La question du financement : le nerf de la guerre

Reste la question épineuse de l'argent. Faire du cinéma en région, c'est souvent faire du cinéma avec des budgets contraints. Les aides régionales existent, mais elles ne suffisent pas toujours à boucler un budget de long-métrage ambitieux. Beaucoup de ces réalisateurs jonglent entre leurs projets personnels et des commandes institutionnelles — films d'entreprise, documentaires pour des collectivités, contenus pédagogiques — pour maintenir une activité économique viable.

« Ce n'est pas glamour, mais ça forge », dit Sophie Marchand sans amertume. « Quand tu dois raconter l'histoire d'une coopérative agricole en vingt minutes avec un budget serré, tu apprends à être efficace. Et cette efficacité, tu la réinjectes dans tes projets personnels. »

Certains ont aussi trouvé dans le crowdfunding et les coproductions européennes des solutions alternatives intéressantes. La Méditerranée comme espace de coopération culturelle — avec des partenaires italiens, espagnols ou grecs — ouvre des horizons que les circuits franco-français ne permettent pas toujours d'envisager.

Une Provence qui inspire sans enfermer

Ce qui ressort de ces rencontres, c'est avant tout une relation complexe et nuancée à un territoire. Ces cinéastes aiment la Provence, mais ils ne veulent pas en être prisonniers. Ils la filment parce qu'ils la connaissent de l'intérieur, parce que ses lumières, ses contradictions et ses habitants leur parlent — pas parce que c'est une belle toile de fond.

« La Provence, c'est un personnage dans mes films, pas un décor », résume Thomas Vidal. « Et comme tout personnage, elle a ses zones d'ombre, ses tensions, ses beautés inattendues. C'est ça qui m'intéresse. »

Cette génération de cinéastes est encore en train de se constituer, de trouver ses marques, de construire son réseau. Mais quelque chose se dessine clairement : une voix régionale qui s'affirme, qui n'a pas peur de regarder le monde depuis Aubagne ou depuis les collines de l'arrière-pays provençal. Et qui prouve, film après film, que la géographie n'est jamais un obstacle à l'universalité d'un récit.

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