Tenir bon face aux mastodontes : le combat discret des cinémas indépendants d'Aubagne
Il y a quelque chose d'un peu fou, et de profondément admirable, dans le fait de gérer un cinéma indépendant en 2024. Surtout quand, à quelques kilomètres de là, un multiplexe flambant neuf propose douze salles climatisées, des fauteuils inclinables et du pop-corn au caramel salé en format familial. À Aubagne et dans ses alentours, certains exploitants ont pourtant choisi de ne pas plier. De rester eux-mêmes. De continuer à projeter des films que les grandes enseignes ne programmeraient jamais.
Mais comment font-ils concrètement pour survivre ? Et surtout, pourquoi continuent-ils ?
Le multiplexe, ce voisin encombrant
La Provence n'échappe pas au mouvement de concentration qui touche l'ensemble du secteur cinématographique français. Les grands groupes — UGC, Pathé, CGR — ont progressivement colonisé les zones commerciales périphériques, attirant les familles avec des tarifs packagés, des écrans IMAX et une logistique rodée. Pour un cinéma de quartier ou de ville moyenne, la concurrence est rude, parfois brutale.
À Aubagne, la géographie joue un rôle particulier. Coincée entre Marseille et ses complexes XXL d'un côté, et les villes de l'arrière-pays de l'autre, la ville se retrouve dans une zone de tension permanente. Les spectateurs ont le choix — et ils n'hésitent pas à faire quelques kilomètres pour le dernier Marvel en version originale 4K si l'envie s'en fait sentir.
Face à ça, les petites salles ne peuvent pas jouer sur le même terrain. Elles n'ont ni les moyens, ni d'ailleurs la volonté, de reproduire ce modèle industriel. Alors elles jouent autrement.
La programmation comme acte de résistance
C'est peut-être là que tout se joue. Là où le multiplexe programme selon les données de fréquentation nationale et les injonctions des distributeurs, le cinéma indépendant programme avec ses tripes — et avec une connaissance intime de son public local.
Cela signifie accepter de passer un documentaire sur l'agriculture paysanne un mardi soir avec vingt spectateurs dans la salle. Cela signifie maintenir à l'affiche un film iranien sous-titré pendant trois semaines parce que le bouche-à-oreille commence à fonctionner. Cela signifie aussi refuser parfois un blockbuster dont on sait qu'il remplira les caisses mais qu'il trahira l'identité de la salle.
Cette liberté de programmation est à la fois la force et la fragilité des indépendants. Elle fidélise un public exigeant, souvent très attaché à "son" cinéma, mais elle rend les recettes imprévisibles et les fins de mois parfois tendues. Les exploitants indépendants jonglent en permanence entre conviction artistique et réalité économique — un équilibre que beaucoup décrivent comme épuisant, mais dont ils ne voudraient pour rien au monde se passer.
Tisser des liens, construire une communauté
Ce que le multiplexe ne peut pas acheter — ou du moins pas facilement —, c'est le lien humain. Et c'est précisément sur ce terrain que les cinémas indépendants d'Aubagne ont décidé de construire leur avantage.
Ici, on connaît les prénoms des habitués. On sait que Martine déteste les films de guerre mais adore le cinéma coréen. On sait que le groupe de lycéens qui vient le jeudi soir a besoin qu'on leur explique la démarche d'un réalisateur avant la séance pour vraiment entrer dans le film. Cette proximité, ce n'est pas du marketing — c'est une façon d'être.
Les rencontres avec les réalisateurs, les débats après les projections, les partenariats avec les écoles et les associations locales : autant d'initiatives qui transforment une simple sortie au cinéma en expérience culturelle partagée. Dans une ville comme Aubagne, où le tissu associatif est dense et où l'identité provençale reste forte, ces ancrages font une vraie différence.
Certaines salles vont encore plus loin en proposant des abonnements à prix doux pour les étudiants, des séances en plein air l'été dans des cours d'école ou des jardins municipaux, ou encore des ciné-clubs thématiques qui réunissent chaque mois les mêmes visages autour d'une passion commune. Ce sont ces rituels qui créent de la fidélité — une fidélité qu'aucune carte de réduction nationale ne peut véritablement reproduire.
Les aides publiques : filet de sécurité ou béquille ?
Il serait malhonnête de ne pas aborder la question des financements. Les cinémas indépendants en France bénéficient de plusieurs dispositifs de soutien — CNC, collectivités territoriales, label Art et Essai — qui leur permettent de tenir dans les moments difficiles. Sans ces aides, beaucoup auraient déjà fermé boutique.
Mais cette dépendance aux subventions est aussi une source d'inquiétude. Les budgets publics se resserrent, les critères d'attribution évoluent, et chaque réforme du secteur culturel fait planer une menace diffuse sur ces structures fragiles. Les exploitants indépendants le savent : ils ne peuvent pas compter indéfiniment sur ces soutiens pour compenser un modèle économique structurellement sous tension.
D'où l'importance de diversifier les sources de revenus : location de salle pour des événements privés, partenariats avec des festivals régionaux, développement de la billetterie en ligne, vente de produits dérivés ou de livres en lien avec la programmation. Autant de petits ruisseaux qui, mis bout à bout, font des rivières — ou du moins permettent de passer le cap de janvier.
Ce que les indépendants apportent qu'on ne trouve nulle part ailleurs
Au fond, la vraie question n'est pas de savoir si les cinémas indépendants d'Aubagne peuvent battre les multiplexes sur leur propre terrain. Ils ne le peuvent pas, et ils ne le cherchent pas. La vraie question, c'est ce qu'ils apportent que personne d'autre n'apporte.
Une certaine idée du cinéma, d'abord. Celle où un film n'est pas seulement un produit de divertissement mais une invitation à voir le monde autrement. Celle où la salle obscure est un espace de rencontre et de débat, pas seulement de consommation passive.
Une mémoire cinématographique, ensuite. Ces salles gardent vivants des pans entiers du cinéma mondial que l'industrie mainstream a tendance à oublier. Films patrimoniaux, rétrospectives, redécouvertes : autant de trésors que les spectateurs curieux ne trouveront nulle part ailleurs dans un rayon de vingt kilomètres.
Et puis, tout simplement, une présence. Celle d'un lieu qui appartient à la ville, qui fait partie de son paysage quotidien, qui participe à son identité culturelle. Aubagne sans ses cinémas indépendants serait une ville un peu moins elle-même.
Alors oui, tenir face aux mastodontes, c'est difficile. Parfois décourageant. Souvent précaire. Mais pour ceux qui ont choisi cette voie, c'est aussi une façon de croire que le cinéma vaut mieux que ce qu'on en fait parfois — et qu'une salle de cent places bien remplie de spectateurs attentifs vaut toutes les multiplexes du monde.