Séance ou scroll : comment les jeunes d'Aubagne vivent le cinéma aujourd'hui
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Ils ont entre 15 et 25 ans, ils ont grandi avec YouTube avant de passer à Netflix, et ils ont une opinion bien arrêtée sur à peu près tout — y compris sur le cinéma. Rencontre avec une génération qui n'a pas tourné le dos au septième art, mais qui l'aborde selon ses propres règles.
Une génération multi-écrans, pas anti-cinéma
Premier réflexe, quand on parle de jeunes et de cinéma : les accuser de tous les maux, de préférer leurs écrans aux fauteuils en velours rouge. Mais la réalité est plus subtile. Les 15-25 ans d'Aubagne ne sont pas des ennemis du cinéma. Ils en consomment même beaucoup — juste pas forcément de la manière dont les exploitants de salles l'espèrent.
Lucie, 19 ans, étudiante à Aix-en-Provence mais originaire d'Aubagne, résume bien l'ambivalence de sa génération : « Je regarde des films tout le temps, sur mon ordi, sur mon téléphone, parfois sur la télé de mes parents. Mais aller en salle, c'est un truc que je fais pour les grandes occasions. Un Marvel avec des amis, ou un film dont tout le monde parle. » Cette notion d'« occasion spéciale » revient souvent dans les discussions. La salle de cinéma n'est plus un lieu de consommation ordinaire pour ces jeunes — elle est devenue un événement en soi.
Le streaming comme première bibliothèque cinéphile
Chose surprenante : plusieurs adolescents rencontrés à Aubagne affirment avoir découvert des classiques du cinéma mondial via les plateformes de streaming. Milo, 17 ans, lycéen, raconte avoir vu Parasite de Bong Joon-ho sur Netflix avant d'enchaîner avec une dizaine de films coréens en quelques semaines. « C'est la plateforme qui m'a recommandé le suivant, et j'ai kiffé. Je ne serais jamais allé voir ça en salle tout seul. »
Ce parcours autodidacte, guidé par les algorithmes de recommandation, crée des cinéphiles d'un nouveau genre : curieux, éclectiques, mais peu habitués aux rituels de la salle. Pour les cinémas aubagnois, c'est à la fois une menace et une opportunité. Ces jeunes existent, ils aiment le cinéma — il faut juste trouver comment leur parler.
Ce qui les attire (et ce qui les repousse) dans les salles
On a demandé directement : qu'est-ce qui vous donnerait envie de venir plus souvent au cinéma ? Les réponses dessinent un portrait assez clair des attentes de cette génération.
Le prix, d'abord. C'est le frein numéro un, sans surprise. Une séance à 12 ou 13 euros, c'est une somme quand on est lycéen ou étudiant sans revenus fixes. La carte UGC ou le pass Cinéma Étudiant sont connus, mais pas toujours accessibles ou bien communiqués. Plusieurs jeunes interrogés ignoraient même l'existence de tarifs réduits dans les salles locales.
L'expérience collective, ensuite, est un argument fort — à condition qu'elle soit vraiment au rendez-vous. « Si je vais en salle, c'est pour vivre quelque chose qu'on ne peut pas reproduire chez soi », explique Camille, 22 ans. « Un grand écran, un bon son, et des gens qui réagissent en même temps que toi. Mais si la salle est à moitié vide et que le son est moyen, autant rester à la maison. »
La programmation, enfin. Beaucoup de jeunes ont l'impression que les salles ne leur parlent pas directement. « Les affiches dans le hall, c'est souvent des films pour adultes ou pour familles. Rarement des trucs qui me donnent envie de sortir mon portefeuille », dit Yassin, 16 ans. Il cite en revanche des événements spéciaux — avant-premières, marathons de films, séances thématiques — comme des formats qui l'attireraient vraiment.
Les festivals, un terrain de reconquête ?
Il y a quelque chose d'intéressant à observer : les jeunes Aubagnois semblent plus enclins à s'intéresser au cinéma dans le cadre d'un festival que d'une programmation classique. L'aspect festif, éphémère, communautaire d'un événement comme un festival de court métrage ou une nuit du cinéma fantastique parle à une génération habituée aux expériences limitées dans le temps.
La Provence regorge de festivals cinématographiques tout au long de l'année, et plusieurs jeunes rencontrés mentionnent spontanément des événements régionaux — la Fête du Cinéma, le Festival de Cannes vu de loin comme un mythe glamour, ou des projections en plein air l'été — comme des moments où ils se sentent légitimes dans les espaces cinéma. « En festival, on n'a pas l'impression d'être des intrus. C'est plus détendu, plus ouvert », confie Inès, 20 ans.
Pour les salles d'Aubagne, développer une offre événementielle autour des festivals régionaux pourrait être une vraie piste pour capter ce public : retransmissions en direct d'événements cannois, programmation de courts métrages primés, soirées spéciales autour de thématiques qui parlent aux jeunes (jeu vidéo et cinéma, cinéma et réseaux sociaux, etc.).
Ce que les salles pourraient faire différemment
Au fil des conversations, quelques idées concrètes émergent, portées par les jeunes eux-mêmes.
D'abord, communiquer là où ils sont. Instagram, TikTok, les stories éphémères — voilà où se joue l'attention de cette génération. Une salle aubagnoise qui publie régulièrement des contenus créatifs sur ces plateformes, qui interagit avec son public, qui donne envie d'y aller avec une bonne vidéo courte, a beaucoup plus de chances de toucher les moins de 25 ans qu'une affiche dans la vitrine.
Ensuite, créer des espaces de parole. Plusieurs jeunes ont exprimé l'envie de débattre après les films, d'échanger avec des professionnels, d'avoir un espace pour exprimer leur point de vue. Des ciné-clubs jeunes, des ateliers de critique en ligne, des formats hybrides où la discussion se prolonge sur les réseaux — autant d'initiatives qui pourraient fidéliser un public actuellement volatil.
Enfin, miser sur l'inattendu. Cette génération est blasée par la surcharge de contenus. Ce qui l'attire, c'est la surprise, le coup de cœur, l'expérience qu'elle n'aurait pas pu anticiper. Un cinéma aubagnois qui ose programmer un film expérimental un vendredi soir, avec une introduction décalée et un verre offert à l'entrée, a peut-être plus de chances de créer du bouche-à-oreille que dix séances d'un film grand public.
La jeunesse d'Aubagne n'a pas abandonné le cinéma. Elle attend juste qu'on lui tende la main — dans sa langue, à ses horaires, et avec l'envie sincère de la surprendre.