Petits écrans contre grands complexes : Aubagne au cœur d'une guerre du cinéma
Il y a quelque chose d'un peu romanesque dans l'idée d'un cinéma indépendant qui tient bon face à la marée des multiplexes. On imagine volontiers une salle à l'ancienne, quelques rangées de fauteuils usés, une affiche de Godard collée au mur, et un projectionniste passionné qui connaît chaque spectateur par son prénom. La réalité aubagnaise, elle, est un peu plus complexe — et franchement plus intéressante.
Le paysage cinématographique local : deux mondes qui se frôlent
À Aubagne et dans son bassin de vie, le cinéphile dispose d'un choix qui peut sembler enviable : d'un côté, les grandes enseignes régionales à quelques kilomètres, avec leurs dizaines de salles climatisées, leurs pop-corns XXL et leur programme calé au millimètre sur les sorties nationales. De l'autre, des structures à taille humaine, souvent associatives ou municipales, qui programment différemment, pensent localement et cultivent un rapport au film que les chaînes ont depuis longtemps abandonné.
Mais cette cohabitation n'a rien d'idyllique. Derrière la façade de la diversité se cache une réalité économique brutale : les multiplexes captent une part écrasante des entrées, bénéficient de tarifs négociés avec les distributeurs et peuvent absorber les mauvaises semaines sans vaciller. Les indépendants, eux, jouent à chaque séance une partie serrée.
Ce que les indépendants ont que les autres n'ont pas
Alors, pourquoi certains spectateurs font-ils l'effort de choisir la petite salle plutôt que le complexe confortable de la zone commerciale ? La réponse tient souvent en un mot : l'atmosphère.
Dans un cinéma indépendant aubagnais, on ne vient pas seulement voir un film. On vient vivre quelque chose. La programmation est pensée, assumée, parfois même militante. On y trouve des films qui ne passeront jamais dans un multiplex, des avant-premières accompagnées d'un débat avec le réalisateur, des cycles thématiques autour du cinéma méditerranéen ou de la production régionale. C'est un choix éditorial, au sens fort du terme.
L'ancrage territorial joue aussi un rôle décisif. Ces salles participent à des festivals locaux, accueillent des scolaires, organisent des projections en plein air l'été dans les ruelles de la vieille ville. Elles sont des lieux de vie autant que des lieux de projection. Ce lien au tissu social d'Aubagne — à ses associations, à ses écoles, à ses artistes — est précisément ce que les multiplexes ne peuvent pas reproduire, même avec la meilleure volonté du monde.
La guerre de la programmation
Le nerf de la guerre, c'est bien sûr le programme. Et sur ce terrain, la bataille est asymétrique. Quand un blockbuster américain sort, les multiplexes raflent la quasi-totalité des copies disponibles, parfois en exclusivité pendant les premières semaines. Les petites salles se retrouvent à devoir attendre, à négocier en position de faiblesse, ou à se rabattre sur des titres moins porteurs commercialement.
Mais ce handicap apparent peut se transformer en avantage. Libérés de la tyrannie du box-office, les indépendants peuvent parier sur un film d'auteur iranien, sur un documentaire sur la mémoire ouvrière de la région, sur une rétrospective Pagnol — ce Marcel qui reste, rappelons-le, le fils le plus célèbre d'Aubagne. Ces choix créent une identité forte, une fidélité du public et, parfois, de vraies découvertes.
Certains gérants témoignent d'un phénomène intéressant : il arrive qu'un film programmé discrètement, sans battage médiatique, devienne un vrai événement local grâce au bouche-à-oreille. C'est ce que les multiplexes ne savent plus faire — laisser le temps au temps, laisser un film trouver son public.
La concentration du marché : une menace sourde
Derrière la question de la programmation se profile un problème structurel plus inquiétant : la concentration progressive du marché de la distribution et de l'exploitation cinématographique en France. Quelques grands groupes contrôlent de plus en plus la chaîne, des studios aux salles, en passant par les plateformes numériques. Dans ce contexte, être un cinéma indépendant à Aubagne, c'est naviguer dans des eaux de plus en plus agitées.
Les aides publiques — du CNC, des collectivités territoriales, de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur — constituent une bouée de sauvetage essentielle. Sans elles, nombre de salles auraient déjà fermé leurs portes. Mais ces soutiens sont conditionnés à des critères de programmation et d'activité culturelle qui, s'ils sont souvent bien calibrés, peuvent aussi représenter une charge administrative lourde pour de petites structures.
La question de la viabilité économique à long terme reste donc entière. Peut-on continuer à faire du cinéma indépendant à Aubagne dans dix ans ? La réponse dépend en grande partie de décisions qui se prennent loin de la Provence, dans les bureaux parisiens des distributeurs et les conseils d'administration des grands groupes.
Et le spectateur dans tout ça ?
Il serait tentant de dresser un portrait idéalisé du public des salles indépendantes — cultivé, curieux, prêt à tous les sacrifices pour l'art cinématographique. La réalité est plus nuancée. Le spectateur aubagnais, comme partout, est pressé, sollicité de toutes parts, soumis à la tentation permanente des plateformes de streaming.
Pourtant, quelque chose résiste. Les séances-débats affichent souvent complet. Les projections en présence d'équipes de film drainent un public qui ne viendrait peut-être pas autrement. Les abonnements fidélisent une base solide. Et puis, il y a cette expérience collective — rire ensemble, pleurer ensemble, se retrouver après la séance pour en parler autour d'un verre — que ni Netflix ni les fauteuils en cuir d'un multiplex ne peuvent vraiment offrir.
Une cohabitation nécessaire, une identité à défendre
Au fond, la question n'est peut-être pas tant de savoir si les indépendants peuvent battre les multiplexes — ils ne le peuvent pas, et ce n'est pas leur vocation. L'enjeu, c'est de maintenir une offre diversifiée, de préserver des espaces où le cinéma reste un acte culturel et non simplement un produit de consommation.
Aubagne, avec son histoire, son identité provençale affirmée et sa tradition culturelle vivace, est un terrain idéal pour cette résistance douce. Les cinémas indépendants de la ville ne cherchent pas à être des alternatives au marché : ils cherchent à être autre chose. Et c'est précisément cette différence qui justifie leur existence — et mérite qu'on se batte pour la préserver.