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Entre dettes et débrouille : la survie économique des cinémas d'Aubagne face aux diktats des distributeurs

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Entre dettes et débrouille : la survie économique des cinémas d'Aubagne face aux diktats des distributeurs

Il y a quelque chose de presque paradoxal dans l'image d'un cinéma de quartier. De l'extérieur, on voit des lumières, des affiches colorées, une file d'attente le vendredi soir. On imagine un commerce qui tourne, une caisse qui sonne. Mais derrière la façade, la réalité des exploitants est souvent bien plus sombre. À Aubagne, comme dans des dizaines de villes françaises de taille moyenne, tenir une salle de cinéma en 2024 relève parfois de l'acrobatie financière.

Ce n'est pas un secret de polichinelle : le modèle économique du cinéma de proximité est fragilisé depuis des années. Mais depuis la crise sanitaire, les fissures se sont transformées en lézardes. Et les distributeurs — ces intermédiaires entre les studios et les salles — n'arrangent pas toujours les choses.

Des conditions de plus en plus serrées

Commençons par le nerf de la guerre : les droits d'exploitation, ou minimum garanti. Pour chaque film projeté, l'exploitant doit reverser une part des recettes au distributeur. Cette part varie selon les films, les distributeurs et les négociations, mais elle tourne généralement autour de 50 % des entrées — parfois davantage pour les blockbusters très attendus. Sur un billet à 10 euros, il reste donc cinq euros à l'exploitant, sur lesquels il doit encore payer ses charges fixes : personnel, électricité, entretien de la salle, amortissement du matériel de projection numérique...

À cela s'ajoutent des contraintes de programmation de plus en plus rigides. Les gros distributeurs — les filiales françaises des majors américaines notamment — imposent souvent des engagements de séances : un film doit être diffusé un nombre minimum de fois par semaine, pendant un nombre minimum de semaines. Pour une petite salle avec deux ou trois écrans, cela peut rapidement bloquer toute la programmation et empêcher de faire tourner des films d'auteur ou des documentaires qui font pourtant la spécificité de certains cinémas aubagnais.

"On nous demande de jouer le jeu des blockbusters, mais sans les moyens des multiplexes", confie un exploitant local qui préfère rester anonyme. "Si tu n'acceptes pas leurs conditions, tu n'as tout simplement pas le film. Et si tu n'as pas le film, tu perds tes spectateurs au profit de la grande surface de cinéma la plus proche."

La billetterie ne suffit plus

La vente de billets, jadis colonne vertébrale du modèle économique, ne suffit plus à faire vivre une salle. Les marges sur la restauration — popcorn, sodas, confiseries — sont devenues un enjeu stratégique. C'est même souvent là que les cinémas font leurs meilleures marges. Certains ont diversifié leur offre : bière locale, produits artisanaux, partenariats avec des commerces du centre-ville d'Aubagne. Une façon de coller à l'identité du territoire tout en améliorant leurs finances.

Les aides publiques jouent aussi un rôle crucial. Le Centre national du cinéma (CNC) propose plusieurs dispositifs de soutien aux salles classées art et essai, aux cinémas en zone rurale ou périurbaine, aux établissements qui programment une part significative de films européens. Aubagne, avec son tissu culturel dense et son histoire marquée par Marcel Pagnol, peut légitimement prétendre à plusieurs de ces aides. Mais les dossiers sont lourds, les délais longs, et l'incertitude permanente.

Négocier, innover, résister

Face à cette pression, les exploitants aubagnais ne restent pas les bras croisés. Plusieurs stratégies émergent, portées par une créativité que la nécessité a rendue incontournable.

La première piste, c'est le regroupement. Des petites salles qui travaillent ensemble pour négocier en position de force face aux distributeurs. En mutualisant leurs demandes, elles pèsent davantage dans les discussions. Certains réseaux régionaux ont ainsi réussi à obtenir des conditions plus favorables, notamment sur les délais de reversement des recettes — un enjeu crucial pour la trésorerie.

Deuxième levier : la programmation différenciée. Plutôt que de concurrencer frontalement les multiplexes sur les sorties nationales, certaines salles misent sur ce que les grandes enseignes ne font pas. Cycles thématiques, rétrospectives, avant-premières avec débat, projections scolaires en journée, séances en version originale... À Aubagne, la proximité avec Marseille et la tradition culturelle locale permettent de fidéliser un public qui cherche autre chose qu'un simple divertissement.

Troisième stratégie : l'ancrage territorial fort. Des cinémas qui s'inscrivent dans l'écosystème local — en accueillant des tournages amateurs, en collaborant avec les médiathèques, en proposant des ateliers pédagogiques dans les écoles — bénéficient d'une légitimité et d'une visibilité que l'argent seul ne peut pas acheter. Et parfois, d'un soutien municipal plus solide.

Le spectre du vide culturel

Ce qui est en jeu dépasse largement la seule question de la rentabilité d'une entreprise. Une salle de cinéma qui ferme, c'est un vide dans la vie d'une ville. À Aubagne, où la culture occupe une place symbolique forte — la ville de Pagnol, la ville des santons, la ville qui a su préserver une identité provençale vivante — perdre une salle serait une blessure réelle.

Les élus locaux en sont conscients. Les collectivités peuvent intervenir de plusieurs façons : en louant des locaux à des tarifs préférentiels, en finançant des équipements, en intégrant les cinémas dans des projets de revitalisation du centre-ville. Mais leur marge de manœuvre est elle aussi limitée, dans un contexte de contraintes budgétaires généralisées.

La vraie question, au fond, est celle du modèle. Le cinéma de proximité peut-il continuer à fonctionner selon les mêmes règles qu'il y a vingt ans, alors que tout a changé — les modes de consommation, les rapports de force avec les distributeurs, la concurrence du streaming ? Certains pensent qu'une réforme profonde du cadre réglementaire est nécessaire, notamment pour mieux encadrer les pratiques des distributeurs face aux petites salles.

Ce que les spectateurs peuvent faire

Il y a aussi une responsabilité du côté du public. Aller voir un film dans une salle locale plutôt que de le regarder en streaming trois semaines plus tard, c'est un acte concret. Acheter une carte d'abonnement, participer à une soirée-débat, partager une programmation sur les réseaux sociaux : autant de gestes simples qui ont un impact réel sur la viabilité d'une salle.

Les cinémas d'Aubagne ne demandent pas la charité. Ils demandent une chance équitable de jouer leur rôle — culturel, social, économique — dans leur territoire. Et pour ça, il faut que les règles du jeu soient un peu moins défavorables à ceux qui font le cinéma vivant, au sens le plus littéral du terme.

La prochaine fois que vous pousserez la porte d'une salle aubagnaise, pensez-y. Votre billet, c'est aussi un vote.

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