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Netflix dans le canapé, Aubagne sur grand écran : la bataille pour l'âme du cinéma

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Netflix dans le canapé, Aubagne sur grand écran : la bataille pour l'âme du cinéma

Il est 21h un mardi soir. Dehors, les rues d'Aubagne se vident doucement. Dans certains foyers, on s'installe confortablement sur le canapé, télécommande en main, prêt à enchaîner trois épisodes d'une série Netflix. Pendant ce temps, à quelques centaines de mètres, une salle de cinéma allume ses projecteurs devant une rangée de fauteuils à moitié vides. Ce tableau, les exploitants aubagnais le connaissent bien. Trop bien, même.

La concurrence entre les plateformes de streaming et les salles obscures n'est plus un débat de spécialistes. C'est devenu une réalité quotidienne, palpable, qui se lit dans les entrées, dans les bilans de fin de mois, et dans les yeux fatigués de ceux qui gèrent ces lieux culturels avec passion — mais aussi avec une certaine inquiétude.

Le streaming, ennemi ou révélateur ?

Soyons honnêtes : Netflix, Prime Video, Disney+ et consorts n'ont pas inventé la paresse du spectateur. Ils ont simplement rendu la tentation irrésistible. Pourquoi sortir, chercher une place de parking, payer son billet et son popcorn, quand on peut accéder à des milliers de contenus sans quitter son salon ?

Mais attention à ne pas tomber dans le cliché du streaming bouc-émissaire. Plusieurs exploitants aubagnais le reconnaissent volontiers : les plateformes ont aussi créé une nouvelle génération de cinéphiles. Des gens qui, après avoir dévoré des séries coréennes ou des documentaires Netflix, ont eu envie de pousser la porte d'une vraie salle pour vivre quelque chose de différent. Le streaming a parfois agi comme une mise en appétit plutôt que comme un substitut.

Le vrai problème, c'est la guerre du temps. Une soirée ne dure que quelques heures. Et quand il faut choisir entre rester chez soi et sortir, la facilité l'emporte souvent. Surtout en semaine.

Ce que le grand écran offre qu'aucune télévision ne peut reproduire

Posons la question directement : pourquoi encore aller au cinéma en 2024 ? La réponse, les cinéphiles aubagnais la donnent avec une spontanéité désarmante.

« C'est physique, » explique une habitante du centre-ville qui fréquente assidûment les salles locales depuis des années. « Quand tu es dans une salle, le film te prend. T'es là, t'as nulle part où aller. Pas de notification, pas de pause pour aller aux toilettes toutes les dix minutes. Tu subis le film dans le bon sens du terme. »

Cette dimension d'immersion totale est au cœur de ce que les cinémas d'Aubagne cherchent à vendre — ou plutôt à faire ressentir. Le son qui enveloppe, l'image qui dépasse le champ de vision, l'obscurité complice qui efface le monde extérieur. Aucun téléviseur 4K, aussi sophistiqué soit-il, ne recrée cette sensation d'être littéralement dans le film.

Il y a aussi la dimension collective, souvent sous-estimée. Rire ensemble d'une scène comique, retenir son souffle en même temps que son voisin, sentir l'émotion circuler dans la salle comme une vague silencieuse — c'est une expérience sociale unique, qui n'a pas d'équivalent sur une plateforme.

La riposte des exploitants : réinventer plutôt que subir

Face à cette concurrence, les cinémas aubagnais ne sont pas restés les bras croisés. Plusieurs stratégies ont émergé ces dernières années, avec plus ou moins de succès, mais toutes animées par la même conviction : il faut donner aux gens une raison de sortir de chez eux.

La programmation événementielle est devenue une arme maîtresse. Projections en avant-première, séances en présence de réalisateurs ou d'acteurs, cycles thématiques autour d'un genre ou d'un pays — autant d'occasions de transformer une simple sortie cinéma en moment mémorable. On ne vient plus seulement voir un film, on vit une expérience.

Les partenariats culturels locaux jouent également un rôle croissant. En s'associant avec des librairies, des associations culturelles provençales, ou des festivals régionaux, les salles d'Aubagne créent un écosystème qui dépasse la simple diffusion de films. Le cinéma devient un point de rencontre, un lieu de débat, un espace de vie.

L'accompagnement des films — débats après projection, rencontres avec des intervenants, dossiers pédagogiques — permet aussi de fidéliser un public qui cherche davantage qu'un simple divertissement passif. C'est une approche qui fonctionne particulièrement bien avec les films d'auteur et les documentaires, des genres que Netflix ne valorise pas toujours à leur juste mesure.

Les séries, vraiment si dangereuses ?

Il faut nuancer le tableau. Les séries télévisées — qu'elles soient signées Netflix, HBO ou une chaîne française — ont atteint un niveau de qualité narrative et visuelle qui force le respect. Certaines productions rivalisent ouvertement avec le cinéma d'auteur. Ignorer cette réalité serait une erreur.

Mais justement, cette élévation du niveau des séries a eu un effet paradoxal : elle a rendu le public plus exigeant. Un spectateur qui a été habitué à la sophistication visuelle d'une série comme Squid Game ou The Bear ne se contente plus d'un film bâclé. Il vient au cinéma avec des attentes plus élevées — et c'est finalement une bonne nouvelle pour les salles qui misent sur la qualité.

Les films qui résistent le mieux à la concurrence du streaming sont ceux qui justifient pleinement leur présence sur grand écran : les fresques visuelles, les films d'action spectaculaires, les œuvres qui exploitent le format cinémascope jusqu'à ses limites. Mais aussi, à l'opposé, les films intimistes qui ont besoin du silence et de la concentration d'une salle pour toucher juste.

Aubagne, microcosme d'une question nationale

Ce qui se joue dans les cinémas d'Aubagne n'est pas propre à la ville. C'est le reflet d'une question nationale, voire mondiale : quel rôle le cinéma en salle doit-il jouer dans un paysage audiovisuel saturé de contenus à la demande ?

La réponse aubagnaise, pragmatique et ancrée dans son territoire, semble être celle-ci : arrêter de se battre contre le streaming sur son propre terrain, et investir pleinement ce que les plateformes ne peuvent pas offrir. La chaleur humaine d'une salle. L'appartenance à une communauté de spectateurs. Le sentiment de partager quelque chose d'unique, à un moment précis, dans un lieu précis.

En Provence, où le lien au territoire et aux traditions est particulièrement fort, cet argument résonne. Aller au cinéma à Aubagne, c'est aussi un acte d'appartenance. Une façon de dire : je suis là, je participe à la vie culturelle de ma ville, je soutiens quelque chose qui mérite d'exister.

Alors oui, Netflix sera encore là demain soir. Mais la salle, elle, sera là aussi. Et pour peu qu'on lui en donne l'occasion, elle a encore beaucoup à raconter.

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