Aller au cinéma ensemble à Aubagne : quand la salle obscure redevient un lieu de vie
Il y a quelque chose d'un peu paradoxal à regarder un film seul chez soi, dans le noir, avec ses écouteurs vissés sur les oreilles, en prétendant vivre une expérience culturelle. Le streaming a beau offrir une liberté inédite, il a aussi installé une forme d'isolement confortable — et légèrement inquiétant. À Aubagne, certains ont décidé de rompre avec cette logique. Et ce sont les cinémas eux-mêmes qui mènent la charge.
La solitude du spectateur connecté
Depuis quelques années, le constat est partagé par beaucoup : on regarde plus de films qu'avant, mais on en parle moins. Les plateformes ont atomisé les usages. Chacun avance à son rythme dans sa propre file d'attente algorithmique, et les conversations autour de la machine à café ressemblent de moins en moins à des échanges cinéphiles. « Tu as vu le dernier Scorsese ? » — « Lequel, celui de 2023 ou celui de 2019 que je viens de finir ? »
Ce phénomène, les responsables de salles aubagnaises l'ont bien repéré. Et plutôt que de subir la comparaison avec Netflix, ils ont choisi de jouer sur un terrain où les plateformes ne peuvent tout simplement pas les suivre : le collectif.
Sortir ensemble, un acte presque militant
La sortie cinéma groupée — entre amis, en famille, entre collègues ou même entre inconnus — connaît un regain d'intérêt notable à Aubagne. Ce n'est pas un hasard. Dans une ville où la vie de quartier reste forte et où la culture du vivre-ensemble est ancrée dans les habitudes provençales, le cinéma a toujours eu une fonction sociale autant qu'artistique.
Marion, 34 ans, organisatrice d'une association culturelle locale, a lancé il y a deux ans des « ciné-sorties » mensuelles avec une vingtaine de membres. « Au départ, c'était juste pour voir des films qu'on n'aurait pas forcément choisis seuls. Et puis on s'est rendu compte que c'était surtout l'après qui comptait. La discussion autour d'un verre, les désaccords, les coups de cœur partagés. Ça crée des liens autrement qu'un apéro classique. »
Cette dimension relationnelle, les cinémas d'Aubagne l'ont intégrée dans leur programmation. Certaines séances sont désormais pensées comme des événements à part entière : introduction par un intervenant, débat en fin de projection, voire verre partagé en salle ou dans un espace attenant. Le film devient un prétexte — au bon sens du terme — pour se retrouver.
Ce que les salles inventent pour recréer du rituel
Les initiatives se multiplient et prennent des formes variées. Parmi les plus remarquées : les soirées thématiques, qui associent un film à une ambiance particulière. Cuisine méditerranéenne avant une projection centrée sur l'Italie, musique live en ouverture d'un documentaire musical, tenue d'époque encouragée pour un film en costume. Ces rendez-vous ne se contentent pas d'habiller une séance ordinaire — ils en font une expérience mémorable, quelque chose qu'on raconte ensuite.
Il y a aussi les formats « blind date cinéma », où le titre du film n'est révélé qu'au moment d'entrer en salle. L'idée : retrouver la surprise, cette sensation perdue à l'heure où les bandes-annonces spoilent tout et où les algorithmes nous enferment dans nos propres goûts. « On a eu des réactions incroyables », confie un responsable de programmation aubagnais. « Des gens qui détestaient le genre du film au départ et qui sont ressortis conquis. Parce qu'ils n'avaient pas eu le temps de se construire des préjugés. »
Les séances spéciales familles ou intergénérationnelles jouent également un rôle clé. Réunir des grands-parents, des parents et des enfants devant le même écran, dans le même fauteuil rouge, c'est recréer un rituel que beaucoup pensaient disparu. Et c'est précisément ce que Netflix ne peut pas faire.
La magie de l'après-séance
Si la projection reste au cœur de l'expérience, c'est souvent ce qui se passe ensuite qui fait la différence. Les cinémas aubagnais l'ont bien compris : l'espace de convivialité est aussi important que la salle elle-même. Quelques établissements ont aménagé ou réactivé des coins café, des espaces de discussion informels où les spectateurs peuvent prolonger l'émotion du film sans avoir à quitter les lieux trop vite.
Thierry, 52 ans, venu régulièrement au cinéma depuis l'adolescence, résume bien ce qu'il cherche : « Chez moi, j'ai un bon écran, un bon son. Mais je n'ai pas les autres. Et c'est les autres qui donnent du relief à ce qu'on vient de voir. Un film triste est encore plus triste quand tu vois que la personne à côté de toi pleure aussi. Un film drôle est encore plus drôle quand tu ris avec la salle entière. »
Cette résonance collective, c'est ce que les neurosciences appellent la « synchronisation émotionnelle » — et c'est quelque chose que le canapé ne peut tout simplement pas reproduire.
Aubagne, ville-cinéma et ville de lien
Il serait réducteur de voir dans ces initiatives une simple stratégie commerciale pour remplir des fauteuils. À Aubagne, ville qui revendique un rapport intime à la culture et à Marcel Pagnol, le cinéma a toujours été plus qu'un divertissement. Il est un espace de mémoire, de débat, de rencontre.
Les nouvelles formes de sorties collectives s'inscrivent dans cette tradition tout en la réinventant. Elles répondent à un besoin réel, que les chiffres commencent à confirmer : les séances événementielles affichent souvent complet bien avant les projections classiques. Le public, manifestement, attendait qu'on lui propose autre chose que simplement « un film à telle heure ».
Cela dit, rien n'est gagné. Il faut de l'énergie, de la créativité et parfois du courage pour programmer différemment, pour accepter que la salle soit un peu plus bruyante, un peu plus vivante. Mais c'est peut-être exactement ça, l'avenir du cinéma de proximité : redevenir un endroit où il se passe quelque chose, pas seulement sur l'écran.
Et si le streaming avait finalement rendu service aux salles ?
Paradoxe ultime : en nous habituant à regarder des films seuls, les plateformes ont peut-être réveillé en nous le désir de ne plus l'être. La solitude du scroll a rendu le collectif désirable à nouveau. Et les cinémas d'Aubagne, en l'ayant compris avant beaucoup d'autres, sont bien placés pour en faire leur plus bel argument.
Alors la prochaine fois que vous hésitez entre votre canapé et une salle obscure, pensez-y : ce n'est pas seulement un film que vous ratez. C'est une soirée entière.