L'âme d'Aubagne comme matière première : pourquoi les cinéastes du monde entier puisent ici leurs histoires
On parle souvent d'Aubagne comme d'un décor. Une ville-plateau, avec ses ruelles pavées, ses bastides ocre et ses marchés qui sentent le thym et la lavande. Mais réduire la cité à un simple fond d'écran, c'est passer à côté de l'essentiel : ce qui attire vraiment les scénaristes et réalisateurs ici, ce n'est pas tant ce qu'on voit que ce qu'on ressent.
Aubagne est une ville à contradictions. Ouvrière et bourgeoise, tournée vers Marseille tout en résistant à son absorption, fière de ses racines sans s'y enfermer. C'est précisément ce genre de tension dramatique qui fait saliver les auteurs de cinéma.
La ville comme personnage à part entière
Dans les grandes traditions du cinéma régional français — de Pagnol à Guédiguian — le territoire n'est jamais un simple cadre. Il devient acteur. Aubagne, avec son histoire ouvrière liée aux santons et à la céramique, avec ses quartiers qui se regardent en chiens de faïence, offre cette complexité rare qu'on ne peut pas inventer à Paris dans un bureau.
Plusieurs jeunes réalisateurs interrogés lors de résidences organisées à proximité de la ville confient la même chose : ils viennent chercher une vérité de terrain. Pas le folklore provençal des affiches touristiques, mais le quotidien rugueux d'une ville moyenne qui se débat avec les mêmes problèmes que partout — précarité, identité, transmission — mais avec un accent et une lumière qui changent tout.
« Ce qui m'a frappé à Aubagne, c'est que tout le monde a une histoire à raconter, et personne ne fait semblant d'être quelqu'un d'autre », témoigne un scénariste marseillais qui a situé son premier long-métrage dans les collines entre Aubagne et Gémenos. Cette authenticité-là, elle ne se décrète pas.
Le quotidien provençal comme matrice dramatique
Le marché du mardi. La boulangerie qui ferme à midi pétant. Le voisin qui connaît tout le monde depuis quarante ans. Ces détails anodins sont, pour un auteur de cinéma, une mine d'or. Le cinéma de proximité — pas les blockbusters, mais les films qui cherchent à dire quelque chose de juste sur les gens ordinaires — se nourrit exactement de cette matière-là.
Aubagne a ceci de particulier qu'elle condense en quelques kilomètres carrés une diversité sociale et générationnelle assez exceptionnelle pour une ville de cette taille. Des retraités qui ont travaillé toute leur vie à l'usine, des artisans qui perpétuent des métiers ancestraux, des jeunes qui hésitent entre rester et partir. Des familles venues d'Algérie dans les années 60, des Parisiens qui ont tout plaqué pour « monter » une chambre d'hôtes. Ces trajectoires croisées, ce sont des scénarios tout faits.
Ce n'est pas un hasard si Marcel Pagnol lui-même — natif d'Aubagne, rappelons-le — a puisé toute son œuvre dans l'observation minutieuse de ces petits théâtres humains. La Gloire de mon père, c'est d'abord un regard d'enfant sur des adultes complexes dans un paysage qu'il aimait. Ce regard-là, les cinéastes d'aujourd'hui cherchent encore à le retrouver.
Une lumière qui raconte
Il faut aussi parler de la lumière. Pas comme cliché, mais comme outil dramaturgique. La lumière méditerranéenne d'Aubagne — crue le midi, dorée en fin d'après-midi, brutalement noire le soir venu — impose une narration visuelle particulière. Elle ne laisse pas de place aux demi-teintes. Elle oblige à trancher.
Les directeurs de la photographie qui ont travaillé dans la région le disent souvent : filmer en Provence, c'est accepter que la lumière soit co-autrice. Elle accentue les ombres, elle durcit les visages, elle donne aux scènes les plus banales une intensité presque dramatique. Pour un film qui cherche à parler de vérité humaine, c'est un cadeau.
Des histoires universelles dans un cadre local
C'est peut-être là le paradoxe le plus fascinant d'Aubagne comme source d'inspiration : plus on s'ancre dans sa spécificité locale, plus les histoires qui en émergent touchent à l'universel. Un père et son fils qui ne se comprennent plus, filmés sur le marché de la Tourtelle. Une femme qui hérite de la maison familiale et doit décider quoi en faire, avec les collines du Garlaban en arrière-plan. Un couple qui se déchire dans la chaleur de juillet.
Ces histoires-là se passent partout. Mais filmées à Aubagne, avec cette lumière, ces visages, ce rythme de vie particulier, elles acquièrent une densité qu'un plateau de studio à Billancourt ne pourrait jamais reproduire.
Les cinémas d'Aubagne ont un rôle à jouer dans cette dynamique. En programmant des films qui parlent de la région — pas seulement les classiques pagnoliens, mais aussi les œuvres contemporaines qui cherchent à saisir la Provence d'aujourd'hui — ils participent à entretenir cette conversation entre le territoire et ses histoires. Ils rappellent aux spectateurs locaux que leur quotidien mérite d'être filmé, raconté, transmis.
Aubagne, carrefour narratif
Aujord'hui, avec le développement des résidences d'écriture en région et les aides à la production décentralisées, de plus en plus de projets cinématographiques choisissent de s'ancrer hors des grandes métropoles. Aubagne, par sa proximité avec Marseille tout en gardant son identité propre, se trouve dans une position idéale pour accueillir ces créateurs en quête d'authenticité.
Que ce soit pour l'écriture, pour le repérage ou pour le tournage, la ville offre quelque chose que l'argent ne peut pas acheter : une histoire vraie, incarnée dans ses pierres, ses habitants et son ciel. Et c'est exactement ce dont le cinéma a besoin pour continuer à nous émouvoir.