Les salles fantômes d'Aubagne : mémoire des cinémas disparus et leçons pour demain
Il y a des endroits à Aubagne où, si vous tendez l'oreille, vous entendez encore quelque chose. Pas vraiment des voix, pas vraiment de la musique. Plutôt une absence qui a la forme d'une présence. Ce sont les emplacements des anciens cinémas. Les salles qui ne sont plus là.
On ne parle pas assez des cinémas morts. On célèbre les inaugurations, on commente les rénovations, mais les fermetures — elles — se font discrètement, presque honteusement. Un rideau qu'on baisse, un bail qu'on ne renouvelle pas, et c'est fini. La ville continue, les gens s'habituent, et dans dix ans, les plus jeunes ne savent même plus qu'il y avait là une salle obscure.
Faire l'inventaire des absences
Aubagne a connu, comme toutes les villes françaises de taille moyenne, plusieurs vagues de fermetures cinématographiques. La première grande hécatombe remonte aux années 70-80, quand la télévision a vidé les salles et que les exploitants, faute de soutien et de vision, ont capitulé un à un. Des cinémas de quartier, souvent modestes, parfois magnifiques, qui avaient été construits dans l'euphorie des années 20 et 30.
Certains bâtiments subsistent, reconvertis. Une salle de fitness ici, un magasin de bricolage là. D'autres ont été rasés, remplacés par des immeubles sans mémoire. À chaque fois, c'est un morceau de la vie sociale d'un quartier qui disparaît avec eux.
Les anciens se souviennent. « On y allait en famille le dimanche après-midi », raconte un Aubagnais d'une soixantaine d'années, dont l'enfance est jalonnée de ces sorties rituelles. « C'était pas seulement le film. C'était toute une cérémonie. » Cette dimension sociale du cinéma — le cinéma comme lieu de rassemblement communautaire autant que de divertissement — est précisément ce qui disparaît quand une salle ferme.
Pourquoi ça ferme ?
Les raisons des fermetures sont rarement simples, rarement univoques. Il y a les facteurs économiques, bien sûr : la concurrence des multiplex en périphérie, les coûts de rénovation prohibitifs pour passer au numérique, les loyers commerciaux qui explosent dans les centres-villes, la baisse de fréquentation liée à l'émergence de nouvelles pratiques culturelles.
Mais il y a aussi des facteurs humains, moins quantifiables. Un exploitant qui part à la retraite sans successeur. Une municipalité qui ne perçoit pas la valeur culturelle d'une salle et refuse de l'aider à traverser une mauvaise passe. Un propriétaire du bâtiment qui flaire une meilleure affaire ailleurs. Le cinéma de proximité est une plante fragile qui a besoin d'être entretenue de plusieurs côtés à la fois.
La transition numérique des années 2010 a constitué un point de bascule particulièrement brutal. Passer de la pellicule au numérique a coûté entre 60 000 et 100 000 euros par écran. Pour les petites salles indépendantes, sans le soutien du CNC ou d'une collectivité engagée, c'était simplement impossible. Plusieurs ont fermé à ce moment-là, non pas faute de public, mais faute de trésorerie.
Ce que les fantômes nous apprennent
Étudier les cinémas disparus d'Aubagne, c'est lire en creux l'histoire économique et sociale de la ville. Les fermetures des années 80 parlent de la désindustrialisation et de la recomposition des modes de vie. Celles des années 2000 parlent de la métropolisation et de la concurrence des grandes surfaces culturelles. Celles plus récentes — s'il y en a eu — parlent de la pandémie, du streaming, de la désorientation d'un secteur qui cherche encore son modèle.
Mais ces fantômes nous apprennent aussi quelque chose de plus précieux : ils nous montrent ce qui manque quand une salle disparaît. Pas seulement un écran, pas seulement des fauteuils. Un espace de neutralité sociale où des gens qui ne se fréquentent pas dans leur vie ordinaire se retrouvent côte à côte dans le noir, à partager la même émotion. Ce type d'espace est rare. Il est précieux. Et on ne mesure son importance que quand il n'est plus là.
La mémoire comme outil de résistance
Il existe des initiatives, en France et ailleurs, pour documenter et valoriser ce patrimoine cinématographique disparu. Des associations de passionnés qui collectent les affiches, les programmes, les témoignages. Des historiens locaux qui reconstituent la cartographie des anciennes salles. Des photographes qui immortalisent les façades avant démolition.
À Aubagne, cette mémoire mérite d'être entretenue et transmise. Non pas par nostalgie stérile, mais parce que comprendre ce qui a été perdu est la condition pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Et parce que cette histoire appartient aux habitants — elle fait partie de leur identité collective, au même titre que les santons ou le rugby.
Les cinémas encore actifs dans la ville ont tout intérêt à s'inscrire dans cette continuité. Afficher dans leurs halls les photos des salles disparues, organiser des soirées-débats sur l'histoire du cinéma local, inviter les anciens à raconter leurs souvenirs : autant de façons de tisser un lien entre passé et présent, de rappeler que chaque séance d'aujourd'hui est aussi un acte de résistance.
Les leçons pour l'avenir
Si on devait tirer un enseignement central de toutes ces fermetures, ce serait peut-être celui-ci : un cinéma ne survit pas seul. Il a besoin d'un écosystème — une collectivité qui le soutient, un public qui le défend, des partenaires culturels qui l'enrichissent, des exploitants qui le font vivre avec passion et intelligence.
Aubagne a la chance d'avoir encore des salles. Des salles qui programment, qui résistent, qui cherchent. Mais l'histoire des cinémas fantômes est là pour rappeler que rien n'est acquis. Que la salle obscure est un bien commun fragile, qu'il faut choyer, financer, fréquenter.
La prochaine fois que vous entrez dans un cinéma aubagnais, pensez aux salles qui ne sont plus là. Et restez.